On peut passer des jours à se demander “mais qu’y a t-il au bout de ce couloir?” en s’imaginant que c’est très attirant ce chemin et que cette petite porte tout au bout a l’air pleine de surprises. Comme une porte vers un monde meilleur, un monde
Et au final, lorsque l’on se lance vraiment, lorsque vraiment on a pris ce risque d’y jeter son corps tout entier, on se rend compte qu’il n’y a qu’ un tas de cadavres qui nous attendent, prêts à nous dévorer tout entier, en commençant par notre cerveau.
Ou peut-être pas?”
Extrait de chroniques du vide, Tokyo

Je dors. Dans la file d’attente. Dans le vide des aéroports. Dans les hôpitaux trop grands. Dans la voiture. Dans la forêt. Partout. Je m’endors, de guerre lasse, je m’endors partout. Je m’endors parce que la nuit me mange toute crue et que je n’y sommeille plus. Je m’endors. Dans les parkings. Sur les épaules moelleuses. Sur un tapis par terre. Je m’endors. Assise sur la chaise jusqu’à ce que le téléphone me réveille. Je m’endors. Partout. Partout.
Notes, 11 mai 2012

“Alors tout a commencé à me faire horreur, tout, les passants, les trottoirs d’école primaire, et les phrases légères de ceux dont j’observais le corps oxygéné et triomphant : ma génération qui restait vaseusement jeune jeune jeune.
(…) J’étais entourée de Presque Morts affolés d’être encore vivants et ils s’employaient à amenuiser cette sensation qui les tenaillait.
J’avais moi-même des accès de mort comme des évanouissements à mon état de vie.
Je n’allais quand même pas vieillir avec eux. J’étais en train de vieillir avec eux.
Je revenais d’une fuite immense, en vérité je m’étais soustraite à ce qu’on me présentait comme la vraie vie. J’étais allée chercher la Nuit, j’avais dérivé et traversé la terre. J’allais à tâtons, trouvais des extraits d’étincelles inoubliables, des choses vraiment bien.
Alors il fallait les noter, Ne Pas Oublier.
Les Presque Morts, eux, parlaient fort de leur capacité de mémoire en cultivant l’oubli et le divertissement. Et ils faisaient une farandole obligatoire, ma génération me tendait la main, m’attrapait, leurs mouvements me donnaient la nausée.
Ils tournaient consciencieusement, le visage anxieux, pressés de lâcher le plus vite possible ces mains qu’ils tenaient, quitter le cercle pour un strapontin, une chaise, une banquette, le fauteuil, une place.”
Extrait de Lola Lafon, De ça je me console
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“Que penser de ces individus innombrables qui aiment et qui croient à leur amour…jusqu’à ce qu’ils aient atteint leur but et qui, cela fait, se détournent comme s’ils n’avaient jamais aimé ? Et en fin de compte, est-ce que la nature elle-même n’en fait pas autant ? Un amour “désintéressé” est-il même possible ? Si oui, il appartient aux vertus les plus hautes (…) Peut-être a-t-on aussi, en général, tendance à réfléchir le moins possible aux buts de l’amour; à y réfléchir on risquerait de faire des découvertes qui montreraient la valeur de notre propre amour sous un jour moins favorable que nous ne nous plaisons à le penser.”
Extrait de C. G. Jung, Psychologie de l’inconscient
Je regarde cet arbre et je me dis qu’il est beau. Tout de suite, je prends une photo à l’aide de mon téléphone, avec l’une de ces applications à effets “vintage” bien sûr, bien sûr. Pas de filtres cette fois. OK. C’est bon. Je la regarde quelques secondes. Je la partage sur un réseau social. J’en profite pour jeter un oeil aux photos des autres. Les mêmes que les miennes. Les mêmes choses. Encore et encore. Bien sûr, bien sûr. Des millions de photos.Toutes les mêmes.
La tristesse a autant de succès que la joie après tout. La mélancolie est à la mode ces jours-ci.
Nous sommes des individus uniques nous dit-on, bien sûr, bien sûr. Des individus uniques collés les uns aux autres, liés les uns aux autres dans des listes d’amis interminables. Partageons, partageons, tout, tout, montrons-nous à moitié nus sur des clichés auto-réalisés, regardons avec jalousie l’accomplissement des autres, montrons le vide des maisons abandonnées, le néant de nos horizons, le rire vain des mouettes au dessus des vagues au bout du monde, dévoilons-nous jusqu’à l’overdose, jusqu’à vomir ce sentiment de ne plus être unique du tout, jusqu’à ce qu’on s’oublie. Jusqu’à ce qu’on nous oublie aussi. Et qu’on recommence. Encore et encore. Impossible d’arrêter.
Je me demande à quel moment j’ai cessé de réfléchir. Je me demande à quel moment j’ai commencé me faire avoir. Je me demande à quel moment je serai capable d’arrêter la répétition.
En attendant, voici la photo d’un arbre. Un arbre beau et mort. Un arbre bientôt un peu plus vivant. Peut-être.
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Se trouver ici sans lui, c’est à la fois étrange et bon.
Comme un plaisir interdit.
Il y a son fantôme qui me regarde vivre, et je crois que j’aime ça.

A vous, ma chère, que je n’ai pas connue et vers qui pourtant je me sens aujourd’hui tournée dans le silence.
Que j’aimerais entendre votre histoire, savoir les démons qui vous tourmentaient dans votre extrême mélancolie : celle que personne n’a su guérir.
Comme j’aurais voulu vous dire que je comprends votre douleur de vivre, cette incapacité à affronter le monde des Hommes parfois.
Peut-être ne m’auriez-vous jamais regardée, peut-être ne vous seriez vous pas souciée de moi, peut-être n’aurions nous pas été si similaires.
Mais, maintenant que je connais l’existence de votre destinée, tout à coup, je me sens moins seule.
Notes, 22 avril 2012
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